LES ANNEÉS DE PLOMB

En Argentine, les années de plomb désignent la période entre 1976 et 1983 où sévit la dictature de quatre juntes militaires successives qui pratiquait un terrorisme d’État. On évalue à 30 000 le nombre de morts disparus durant ces années noires de l’histoire du pays. Par ce nombre, la dictature militaire argentine a surpassé en horreur celle du Chili, pourtant plus connue.

Les victimes opposantes au régime étaient enlevées avant d’être envoyées dans des centres de détention tenus secrets. Elles y étaient torturées, puis droguées avant d’être transférées dans des avions militaires d’où elles étaient jetées vivantes au-dessus du Rio de la Plata lors des « vols de la mort »

L’ESMA, l’école de mécanique de la marine militaire, fut le plus grand centre clandestin de détention d’Argentine. Plus de 5000 hommes et femmes y furent séquestrés. Seuls 200 environ ont survécu. L’ESMA était une école prestigieuse dans un quartier résidentiel de Buenos Aires. Elle englobait une trentaine de bâtiments sur 17 ha. Y cohabitaient une formation élitiste réputée et convoitée et la séquestration, la torture et le viol. L’ESMA a fermée ses portes en 2004 et est devenue en l’état un lieu de mémoire.

Aujourd’hui ce travail de mémoire est menacé par le révisionnisme du nouveau pouvoir d’extrême droite de Javier Milei qui relativise le nombre de disparus, minimise la répression d’État en mettant une équivalence entre les crimes de guerre de la dictature militaire et les actions des guérilleros luttant contre la dictature. Ces choix s’accompagnent de coupes budgétaires ainsi que des licenciements de personnel des Droits Humains . Faute de pouvoir légalement fermer l’ex ESMA (inscrite depuis 2023 au Patrimoine Mondial de l’Humanité) Milei décide de l’étrangler budgétairement.

Mon travail s’engage ici dans l’urgence de la mémoire menacée d’effacement.

Il expose, dans cet espace fantôme habité par l’imaginaire, la vacance laissée par la disparition des vies humaines.

« L’image, mieux que toute chose probablement, manifeste cet état de survivance qui n’appartient ni à la vie tout à fait, ni à la mort tout à fait, mais à un genre d’état aussi paradoxal que celui des spectres qui, sans relâche, mettent du dedans notre mémoire en mouvement. L’image serait à penser comme une cendre vivante. » George Didi Huberman