YÔKAI

Cette série d’images est issue d’un voyage au Japon. Contrairement à notre culture, la culture japonaise cohabite avec d’autres mondes avec lesquels elle échange et communique, toujours prête à l’irruption/disparition d’une altérité radicale insoupçonnée. Entités surnaturelles incontrôlables par les humains, les yôkai représentent cette altérité et peuplent ces mondes.
Etymologiquement yôkai signifie phénomène étrange, équivoque. C’est un terme générique qui englobe toutes les créatures mythiques du folklore japonais    : fantômes, monstres, ogres, vieux objets dotés d’une âme après 100 ans d’existence, animaux à métamorphose, revenants. La croyance populaire recense environ 500 yôkai, chaque yôkai est individualisé par un nom et des pouvoirs maléfiques et (ou) bienveillants.

Evanescents, fugitifs, les yôkai relèvent du monde flottant cher aux Japonais. De ce fait, leur représentation n’est pas fixée, nous en avons une figuration très floue. Ils sont plus reconnaissables par leurs actes, le bruit qu’ils font, leur mode d’apparition que par leur silhouette. Après tout, personne ne les a clairement vus, on ne sait pas très bien à quoi ils ressemblent, tout est affaire alors d’imagination, d’univers du créateur. Aniconiques, les yôkai sont littéralement des vues de l’esprit et le défi a été pour moi de leur tirer le portrait en les captant par le medium photographique afin de donner chair à leur invisibilité.

La présentation de ce travail s’efforce de reprendre certains codes artistiques japonais, notamment de l’estampe. L’impression est faite sur un papier japonais traditionnel à base de feuilles de mûrier. Mes images sont ensuite montées soit en kakémono (rouleau vertical suspendu) soit tendues sur châssis de bois à la manière des shôji (paroi japonaise). La translucidité du papier permet un rétroéclairage naturel ou artificiel et accentue ainsi l’incarnation mystérieuse de ces créatures.

Afin de laisser passer la lumière, il faut donc préférer pour ce travail une installation suspendue plutôt qu’une accroche murale.

« Mes » yokai sont issus de l’interprétation très libre d’une riche documentation puisée dans des œuvres muséales, des livres d’art, des mangas et des productions cinématographiques.

Baku : il se nourrit des rêves des humains, mais c’est plus particulièrement un mangeur de mauvais rêves. En ce sens, il est aussi le gardien du sommeil.

Hosode : c’est la main maigre qui se présente comme un bras étrange, long comme un sarment. La voir dans sa maison est synonyme de funeste présage.

Tenzurushi : il ressemble à un bébé et descend du plafond pendant la nuit. Il n’est pas méchant mais provoque de belles peurs lorsqu’il apparaît.

Ninggo : c’est une sirène. Comme Amabié, une autre sirène, elle habite au fond de l’eau. A ces côtés,  Hatsuggo, poisson bizarre à tête humaine qui crie comme un bébé.

Tanuki : c’est un chien viverrin qui peut se transformer en vieillissant en yôkai. Gros buveur de saké, il joue de nombreux tours aux humains dont il peut prendre la forme. On fantasme beaucoup sur ses testicules qu’il ne dissimule pas et qui peuvent couvrir jusqu’à huit tatamis ! Il peut s’en faire un habit, une couverture, voire un parachute. A l’entrée des maisons au Japon, on peut voir souvent des statues porte- bonheur de Tanuki

Rukorukubi: La journée, une rukorukubi est une femme normale qui vaque à ses occupations, mais la nuit son cou s’allonge, à la recherche d’une victime. Il s’étire à un point tel que parfois il peut se détacher de son corps, elle peut devenir alors tête volante. De sa langue, elle lèche et suce surtout les hommes pour se nourrir de leur énergie vitale. Elle est une sorte de mangeuse d’hommes.

Tengu : signifie chien du ciel mais ne ressemble pas du tout à un chien. Il a plutôt l’allure d’un homme, sa peau est rouge, son nez très long, il porte parfois des ailes. Il habite le plus souvent la montagne, a de nombreux pouvoirs et peut se montrer très méchant

Chochin Oiwa : c’est l’esprit d’Oiwa qui a pris possession d’une vieille lanterne. C’est un tsukumogami (objet prenant vie après 100 ans d’existence). Esprit objet, tel un phénix, cette lanterne visage renaît de ses cendres. Ce yôkai laisse transparaitre l’amour des Japonais pour les vieux objets, comme si avec la patine se polissait une âme.

Kitsune : à la base, c’est un renard qui peut devenir au Japon un être surnaturel. Il fait partie de ces animaux à métamorphoses qui se transforment avec malice au gré des situations. Ici il rencontre Kasabaké, un ancien parapluie déchiré devenu fantôme et ayant le don aussi de se transformer.

Gago : il est le descendant d’un oni (ogre). Avec son masque de démon et son corps couvert de palmes de chanvre, il se moque du courage brutal des samouraïs

Gagazé : c’est un oni, un ogre fantôme qui dévore les enfants.

Kappa : c’est un amphibien. Il vit dans des milieux aquatiques comme les rizières, les marais. Sa peau ressemble à celle d’une grenouille et ses pattes sont palmées. Le haut de sa tête est creux et rempli d’eau. Si celle-ci se renverse, il perd sa force vitale et peut mourir.